Tout ce qu’elle possédait : Le don de soi-même

Notre étude est tirée aujourd’hui du douzième chapitre de l’Évangile selon Marc. Jésus est à Jérusalem, devant le sanctuaire du temple juif. Il s’est assis vis-à-vis de ce que les Juifs appellent « la salle du trésor ». Le long de cette salle se trouvaient treize troncs, treize récipients de bronze, auxquels on avait donné le nom de « trompettes » à cause de leur forme étroite au goulot et très évasée par le bas. Les fidèles y jetaient leurs offrandes. En période de fêtes, l’affluence y était particulièrement dense. Certains riches jetaient des poignées de pièces dans les troncs, avec l’intention évidente d’être vus et admirés.

Le récit évangélique nous rapporte que

« Jésus, s’étant assis vis-à-vis du tronc, regardait comment la foule y mettait de l’argent. Plusieurs riches mettaient beaucoup. Il vint aussi une pauvre veuve, et elle y mit deux petites pièces, faisant un quart de sou. Alors Jésus, ayant appelé ses disciples, leur dit : Je vous le dis en vérité, cette pauvre veuve a donné plus qu’aucun de ceux qui ont mis dans le tronc ; car tous ont mis de leur superflu, mais elle a mis de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. » (Marc 12.41-44)

Cet incident présente pour tous les chrétiens un intérêt permanent, une grande leçon de service.

Le Seigneur est témoin

Tout d’abord, l’Évangile nous présente le Seigneur comme le témoin des actions des hommes et de leurs intentions. Rien ne lui est caché. À cet égard, les Écritures déclarent que « nulle créature n’est cachée devant lui, mais tout est à nu et à découvert aux yeux de celui à qui nous devons rendre compte » (Hébreux 4.13). Rien n’échappe à son regard. Il voit les riches qui donnent beaucoup, avec vanité. Il voit aussi une pauvre veuve, effacée, insignifiante, qui veut passer inaperçue dans la foule. Et c’est elle qui deviendra l’héroïne du récit.

Or, les riches comme la veuve se rendent au temple. Pourtant il y a une énorme différence entre l’attitude de cette pauvre femme et celle des autres, une différence que l’œil de Dieu seul peut percevoir. En effet, Dieu voit des réalités qui semblent démenties par les apparences. La Bible dit que « l’Éternel ne considère pas ce que l’homme considère ; l’homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l’Éternel regarde au cœur » (1 Samuel 16.7). Ainsi, au sein de cette foule qui se presse au temple, c’est cette veuve insignifiante qui attire particulièrement l’attention et la louange du Seigneur.

Il remarque aussi qu’elle donne deux petites pièces au pouvoir d’achat presque nul. Apparemment, cette somme est négligeable, mais elle a plus de prix aux yeux du Christ que les poignées de pièces offertes par les riches. Pourquoi ? « Parce que tous ont mis de leur superflu, mais elle a mis de son nécessaire, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre » (Marc 12.44).

Jésus savait donc ce qu’elle avait donné. Mais il savait surtout ce qui lui restait. C’est à cela qu’il a pu mesurer l’importance de son geste. Elle avait tout donné. Il ne lui restait plus rien. Il ne lui restait plus qu’à se livrer entre les mains de celui qui nourrit les oiseaux du ciel et qui pare les fleurs des champs.

Aimer, c’est donner

Voilà une femme qui n’est pas raisonnable ! dirons-nous. Elle donne tout ce qu’elle a, et que fera-t-elle pour manger ? Son acte est un acte d’amour pur. Il illustre parfaitement la signification du mot aimer. Aimer, c’est donner. Jésus dit que « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique… » (Jean 3.16). Le geste de cette femme ressemble à celui de Marie de Béthanie qui utilisa tout un flacon d’essence précieuse pour oindre la tête du Christ. Les disciples la trouvèrent extravagante, car quelques gouttes de ce nard auraient suffi ; mais le Maître les reprit, car il avait vu dans ce geste la beauté et la grandeur de l’amour pur qui va jusqu’au bout. Un geste dans lequel l’individu s’oublie totalement en se portant vers les autres.

Devant ce récit, nous sommes forcés de nous poser une question, et c’est bien cela que l’Évangile est pénétrant : par qui sommes-nous représentés ? Par celle qui a donné de son nécessaire ou par ceux qui ont donné de leur superflu ?

Chers amis, il ne s’agit pas de donner exclusivement de notre argent. Et il ne s’agit pas de donner tout notre argent. Les Écritures recommandent au chrétien de « mettre à part chez lui ce qu’il pourra, selon sa prospérité » (1 Corinthiens 16.1,2). « Que chacun donne comme il l’a résolu en son cœur, sans tristesse ni contrainte ; car Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Corinthiens 9.7).

Un don plus complet

Dans la vie chrétienne, il n’y a pas que l’argent qui constitue un don. Il est vrai que c’est là un moyen parfois bien commode de se soulager la conscience en donnant « un petit quelque chose » lors d’une collecte. Les Écritures nous parlent d’un don plus complet, plus vrai, que celui-là. C’est le don de nous-mêmes.

Écoutons l’apôtre Paul : « Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable » (Romains 12.1). Qu’est-ce que cela veut dire ? Paul fait allusion aux sacrifices d’animaux que l’on offrait autrefois à Dieu, des sacrifices qui préfiguraient d’ailleurs l’offrande du Christ. Par cette évocation, Paul nous explique la vraie signification de notre existence chrétienne. Notre personne tout entière doit constituer un don, une offrande, un service. Et cela n’importe où, n’importe quand.

L’homme doit demeurer conscient de la présence de Dieu et du rôle que Dieu lui demande de jouer pendant le temps qui lui est accordé de vivre. Or, cette conscience de Dieu, cette lucidité, est chose rare aujourd’hui. Les bruits du monde, la vitesse du monde et les plaisirs du monde sont venus étouffer en lui tout espoir vague de spiritualité.

Aujourd’hui, un seul moyen demeure pour échapper à l’emprise de siècle, c’est la Parole de Dieu et la prière. C’est ainsi et ainsi seulement que nous pouvons entendre la Voix de Dieu dominant la Voix du monde. C’est ainsi et ainsi seulement que notre vie peut devenir un don volontaire, un don d’amour, en la mettant à la disposition de Dieu.

Se mettre à son service

Dans les Écritures, Dieu rappelle sa créature à la réalité et lui demande de se mettre à son service et à sa disposition avec son temps, son intelligence, son expérience, ses affections et ses biens.

J’ai besoin de ton temps pour visiter mes malades, mes isolés et mes solitaires. Combien m’en accorderas-tu ?

J’ai besoin de ton intelligence pour raisonner ceux qui s’égarent et se détruisent loin de moi. Quelle portion m’en consacreras-tu ?

J’ai besoin de ton argent pour aider ceux qui sont dans le besoin, pour soutenir les missions et faire avancer mon royaume. Combien m’en donneras-tu ?

J’ai besoin de ton affection et de ton expérience dans la souffrance pour réconforter ceux qui pleurent et qui sont abattus. Quelle mesure m’en donneras-tu ?

Que répondrons-nous à ces questions ? Comment réagissons-nous à l’appel de Dieu dans l’Évangile ?

En général, nous devons avouer que nous avons négligé cet aspect vivant de l’Évangile. Nous confondons la vie chrétienne avec les quelques heures que nous passons peut-être chaque mois à un office religieux. C’est là une anomalie. C’est une erreur et une confusion.

Prenons le cas de celui pour qui les devoirs religieux se résument en cela : une heure d’office religieux chaque dimanche. Il passe ainsi en moyenne quatre heures par mois, à « l’Église ». Soit quarante-huit heures par an. Il a donné en tout deux jours sur 365 ! Le reste, c’est pour lui, autour de lui, et vers lui.

Comment ne pas penser à cette remarque amère du prophète Ésaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est éloigné de moi » (Marc 7.6; Ésaïe 29.13). Nous pensons aussi à la religion frauduleuse que pratiquaient les Israélites, qui, tout en offrant sur l’autel des sacrifices les bêtes aveugles ou malades de leurs troupeaux, se réservaient la meilleure part (Malachie 1.6-9).

Le temps est valable

Il est vrai que les activités trépidantes de la vie moderne ne nous accordent presque plus le temps de souffler. Vite partir pour travailler. Vite manger, et le soir, on ne pense qu’à se reposer d’une épuisante journée. Il en coûterait en effet de donner de son temps, de son énergie, pour méditer, pour lire la Bible ou pour participer à une activité chrétienne. Mais qui a dit que l’exercice de la religion du Christ était confortable ? Qui veut d’une religion qui ne coûte rien ? On dit avec raison que « si votre religion ne vous coûte rien, c’est qu’elle ne vaut pas cher ».

Un jour que le roi David s’apprêtait à offrir à Dieu un sacrifice selon la loi ancienne, un de ses sujets voulut lui faire cadeau de ses bœufs, de son terrain et de son bois pour l’holocauste. Mais David s’exclama : « Je n’offrirai pas à l’Éternel, mon Dieu, des holocaustes qui ne me coûtent rien ! » (2 Samuel 24.24).

L’illusion de l’amour

Un penseur a écrit récemment :

« Ne t’offre pas l’illusion de l’amour, en donnant des objets, de l’argent, une poignée de main, un baiser, voire même un peu de ton temps, de ton activité, sans te donner toi-même. Aimer, ce n’est pas d’abord donner quelque chose, c’est avant tout donner quelqu’un. Tu aimeras si tu te donnes ou si tu te glisses tout entier dans tes dons, même les plus matériels. » (M. Quoist – RÉUSSIR)

Souvenons-nous d’une certaine veuve qui a tout donné sous le regard de Dieu. Demeurons conscients du sens que doit avoir notre existence. Chaque jour, au travail ou chez soi, par les paroles qui sortent de notre bouche, par notre manière d’agir et de réagir, par la révélation de notre personnalité, par les règles de conduite que nous adoptons, par les opinions que nous exprimons, par les principes moraux que nous défendons ou que nous transgressons, par toutes ces choses qui forment la trame de notre existence, un jour à la fois, nous mettons un peu de nous-mêmes dans le tronc invisible, qui un jour, témoignera pour ou contre nous.