« Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l’homme ? Ils répondirent : Les uns disent que tu es Jean-Baptiste ; les autres, Élie ; les autres, Jérémie, ou l’un des prophètes. Et vous, leur dit-il, qui dites-vous que je suis ? Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Jésus, reprenant la parole, lui dit : Tu es heureux, Simon, fils de Jonas ; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais c’est mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur ce roc je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre aura été lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre aura été délié dans les cieux. » (Matthieu 16.13-19)
Voilà un texte qui a fait couler beaucoup d’encre ; c’est le moins que l’on puisse dire. On ne compte plus les volumes de controverses qui ont été rédigés sur la signification de ces paroles que Jésus a adressées à Pierre.
Nous connaissons évidemment l’explication traditionnelle qui catapulte littéralement Simon fils de Jonas jusqu’au sommet de la hiérarchie de l’Église pour en faire le chef de l’Église, vicaire du Christ, « la pierre sur laquelle Jésus a bâti Son Église », le Prince des Apôtres, « principe fondamental perpétuel et visible de l’unité de la foi »1Constitution dogmatique « Lumen Gentrum – Vatican II »., par qui l’Église peut aussi prétendre à l’infaillibilité.
On s’étonne de lire des commentaires dogmatiques capables de faire tant de déductions à partir de ces quelques versets, surtout si l’on étudie ce texte à la lumière des autres passages du Nouveau Testament qui font mention de Pierre et de l’organisation de l’Église en général.
À la vérité, ce n’est pas en épluchant ou en décortiquant ce texte par une exégèse approfondie que l’on peut en expliquer toute la signification et toute la portée pour l’apôtre et l’Église.
Parmi les écrivains qui se sont succédé de siècle en siècle depuis le milieu du 2e siècle après Jésus-Christ, et que l’on appelle les « Pères de l’Église », on est loin de trouver l’accord unanime tant souhaité. En fait, il est peu de textes dans la Bible qui sont l’objet d’interprétations plus diverses de leur part.
Pour les uns, « sur cette pierre » signifie : « sur cette foi, sur cette confession de ta foi en m’appelant le Fils du Dieu vivant ». Ainsi Hilaire, Grégoire de Nysse, Chrysostome, Cyrille d’Alexandrie. D’autres, comme Augustin d’Hippone, disent que « sur cette pierre » signifie en réalité : sur moi le Christ, car Christ est le roc. Pour d’autres encore, comme Origène, « sur cette pierre » ne confère nullement à l’apôtre Pierre des prérogatives exclusives, car les mêmes bénédictions sont accordées à tous ceux qui font la même déclaration de foi que l’apôtre. C’est seulement à partir du haut moyen-âge que les papes l’utilisèrent régulièrement (cette identification de Pierre avec le roc sur lequel l’Église devait être édifiée) comme si le sens qu’ils lui donnaient était le seul convenable2Oscar Cullman : St. Pierre, Disciple, Apôtre, et Martyr, Delachaux et Niestlé, 1952, page 146. : comme si le Seigneur avait dit : « Tu es Pierre, et sur toi Pierre je bâtirai mon Église. »
Je vous propose de sortir pour le moment des limites étroites de ce texte pour aborder les problèmes qu’il pose par un côté que l’on néglige trop souvent. Certes, Jésus vient ici de s’adresser à Pierre, et il semble lui avoir conféré certains privilèges.
Comment l’apôtre Pierre a-t‑il compris les paroles de Jésus ? Comment les autres apôtres ont-ils compris ces mêmes paroles ? Comment l’apôtre Pierre a-t‑il exercé ces privilèges ? Quelle a été sa position dans l’Église des sept premières décennies ? Voilà des questions susceptibles de nous éclairer abondamment, d’autant plus qu’il est relativement aisé d’y répondre, car le Nouveau Testament contient des écrits (les Actes des Apôtres, les épîtres ou lettres) qui s’échelonnent sur les 70 premières années de l’Église. Nous avons dans ces documents des indications très précieuses, des détails très significatifs et des silences très éloquents.
En fait, il faut traiter notre texte comme une prophétie. Notre Seigneur parle de l’Église et de son établissement comme d’une réalité future.
Les prophéties de l’Ancien Testament relatives à la venue du Messie sont souvent obscures en elles-mêmes. Tous les termes d’une prophétie quelconque ne sont pas immédiatement compréhensibles. Ce n’est que lorsque l’événement prédit est accompli que la prophétie s’éclaire et se justifie. De même, ce sont les événements qui nous disent comment la promesse de Jésus s’est réalisée et par conséquent comment il fallait la comprendre.
Voyons d’abord quelle fut l’attitude des autres apôtres. Comment ont-ils compris ces paroles qui nous occupent avant même leur réalisation ? De toute évidence ils n’en ont pas déduit que le maître venait de désigner le chef suprême de l’Église ainsi que leur propre chef, car, jusqu’à la veille de sa mort, il y eut des contestations parmi eux pour savoir lequel d’entre eux devait être estimé le plus grand (Luc 22.24,25). Jésus ne l’avait-il pas déjà désigné ? ! Certains convoitaient même les places d’honneur auprès du Christ dans son royaume (Matthieu 20.20-28). Cette place n’avait-elle pas déjà été attribuée ? !
Quant aux prérogatives des apôtres, l’on constate que les douze sont unis dans les mêmes fonctions essentielles sans qu’il y ait la moindre distinction parmi eux. Ainsi, l’on oublie souvent que si Jésus a dit à Pierre : « Ce que tu lieras sur la terre aura été lié dans les cieux, » etc., il donne ce même pouvoir, cette même autorité, à tous les apôtres en leur déclarant :
« Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre aura été lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre aura été délié dans le ciel. » (Matthieu 18.18)
Cela rejoint exactement le texte de l’Apocalypse qui décrit la ville sainte reposant sur douze fondements, « et sur eux les douze noms des douze apôtres de l’Agneau » (Apocalypse 21.14), et le texte de Paul aux Éphésiens dans lequel « vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre angulaire » (Éph. 2.20).
C’est d’ailleurs ce que Pierre lui-même affirmera peu de jours après l’établissement de l’Église : « Jésus est la pierre rejetée par vous qui bâtissez, et qui est devenue la principale de l’angle » (Actes 4.11).
En outre, lorsque l’apôtre Paul énumère les différentes fonctions qui régissent l’Église, par ordre d’importance, il déclare : « Dieu a placé dans l’Église premièrement des apôtres, secondement des prophètes, » etc. (1 Corinthiens 12.28). Et non pas, comme on veut le laisser entendre, premièrement Pierre et secondement les apôtres.
Nous le répétons, avec les Actes des Apôtres et les épîtres, nous sommes en présence de l’Église en action pendant les sept premières décennies de son existence. Elle vit, elle prie, elle travaille, elle est organisée, elle remplit sa mission. Mais rien ne nous indique encore que Pierre y occupait une position de suprématie. Rien dans l’attitude de Pierre, des autres apôtres ou de l’Église apostolique ne vient confirmer ou justifier la place que les hommes veulent lui attribuer.
Il y a pourtant des décisions à prendre, des questions à régler, des litiges à trancher…
Par exemple, lorsque l’Église de Jérusalem apprit que Pierre avait mangé avec des païens incirconcis, ce qui, pour des Juifs était le comble de l’impureté, elle le fit appeler et lui « adressa des reproches ». Pour se justifier, Pierre ne fit pas appel à l’autorité suprême qu’il devait supposément détenir, autorité qui le laissait libre de prendre toute initiative utile à la bonne marche et au progrès de l’Église ; il fit au contraire un long discours où il montra que c’est par une révélation de Dieu qu’il avait agi de la sorte (Actes 11). Toute son autorité en tant qu’apôtre reste rigoureusement liée à celle des autres apôtres.
Nous le retrouvons plus tard, participant à une grande conférence3Pompeusement appelé le premier concile de Jérusalem. réunissant l’Église de Jérusalem et celle d’Antioche. Il y avait un litige très grave à l’ordre du jour concernant le statut des païens (non-juifs) récemment venus à la foi. L’apôtre Pierre va-t‑il s’y révéler comme un évêque universel affermi, à l’autorité incontestée ? En fait, il fera un discours, le premier, dans lequel il rappelle son expérience parmi les païens par la volonté de Dieu. « L’on écouta ensuite Barnabas et Paul » qui racontèrent le succès de l’Évangile parmi les païens. Puis ce fut Jacques qui prit la parole et qui trancha le litige en suggérant la solution convenable (Actes 15).
Lorsque l’apôtre Paul raconte sa visite à Jérusalem après sa conversion, il parle de ceux qu’il y a rencontrés. (Paul a des ennemis qui ne lui reconnaissent pas le titre d’apôtre. Ils le prennent pour un imposteur. Paul veut leur prouver que leurs accusations sont fausses, car il a été accueilli par les frères à Jérusalem.) À cet égard, l’on constate qu’il ne parle pas de « celui qui est le plus considéré » à Jérusalem, en l’occurrence le chef de l’Église et chef des apôtres. (C’eût été pourtant une référence, une garantie merveilleusement convaincante.) Mais il parle de « ceux qui sont les plus considérés », lesquels « ne lui imposèrent rien ». Lorsqu’il cite des noms, il dit : « Jacques, Céphas [Pierre] et Jean, qui sont regardés comme des colonnes, me donnèrent, à moi et à Barnabas, la main d’association » (Galates 2.2-10). Ils reconnaissaient que « celui qui avait fait de Pierre l’apôtre des circoncis avait aussi fait de [Paul] l’apôtre des païens ».
Paul revendique ici son égalité à l’égard de Pierre et des autres apôtres. Ils étaient tous deux des missionnaires du Christ. Y a-t‑il quelque chose ici qui indique que l’un ait été subordonné à l’autre ou qu’il y avait à Jérusalem un pontife, chef suprême visible de l’Église ?
Pour dissiper les derniers doutes sur cette question, rappelons encore que Paul s’est trouvé un jour dans l’obligation de réprimander sévèrement l’apôtre Pierre en public. Voici textuellement ce qu’il dit :
« Mais lorsque Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il était répréhensible. En effet, avant l’arrivée de quelques personnes de chez Jacques, il mangeait avec les païens ; et, quand elles furent venues, il s’esquiva et se tint à l’écart, par crainte des circoncis. Avec lui les autres Juifs usèrent aussi de dissimulation, en sorte que Barnabas même fut entraîné par leur hypocrisie. Voyant qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, » il réprimanda Pierre « en présence de tous. » (Galates 2.11-14)
Comment expliquer l’audace et l’inconscience de Paul s’il était censé savoir qu’il s’adressait au chef de l’Église ?4On se souvient de l’humble rétractation de Paul lorsqu’un jour il réprimande sévèrement un membre du sanhédrin, la cour suprême des Juifs, sans savoir qu’il s’adressait au souverain sacrificateur, car, dit-il, « tu ne parleras pas mal du chef de ton peuple » (Actes 23.2-5). Connaissant cette disposition soumise de l’apôtre à l’égard de l’autorité religieuse, peut-on admettre que Paul se serait permis d’accuser ainsi publiquement le « chef incontesté de toute l’Église, investi de l’autorité du Christ », même si cette accusation était méritée ?
Certains tirent parfois cet argument en faveur de la primauté de Pierre du fait que Jésus donna à Simon le surnom de Céphas qui signifie pierre. Mais que dire alors du fait que, peu de jours après sa promesse de bâtir son Église, Jésus ait appelé Pierre « Satan » dans une réprimande terrible : « Arrière de moi, Satan ! Tu es pour moi une pierre d’achoppement ; car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes » (Matthieu 16.21-23) ?
Mais alors, si Pierre n’est pas tout ce que l’on pense qu’il a été, ou tout ce que l’on voudrait qu’il eût été, comment comprendre les paroles que Jésus lui a adressées ?
Il suffit de lire les premiers chapitres du livre des Actes des Apôtres. Ils sont indiscutablement centrés sur sa personne. Ce fut lui qui donna la première prédication après l’ascension du Christ, ouvrant ainsi la porte du salut à 3 000 personnes en un seul jour (Actes 2). L’Église était née. C’est de lui encore que se servit le Seigneur pour ouvrir les portes de la foi aux premiers païens, renversant ainsi les barrières d’un judaïsme nationaliste et appelant au salut toutes les familles de la terre (Actes 10).
Voilà comment la promesse du Christ se réalise en la personne de Pierre. Ainsi tout s’équilibre. Les événements éclairent et expliquent les paroles de notre Seigneur ; mais ils les contredisent au contraire, si, a priori, nous faisons de Pierre le chef de l’Église, son fondement inébranlable et le prince des apôtres. Le Seigneur lui a donné des clefs ; nous les avons remplacées par un sceptre. Il lui a donné un rôle éminent à jouer dans la formation de l’Église ; nous lui avons donné la suprématie sur toute l’Église.
Inutile de dire que dans cet honneur qui revint à Pierre d’ouvrir la porte du salut aux païens, il ne lui était pas possible d’avoir de successeur ; pas plus qu’Adam dans son privilège d’être le premier homme.5Tertullien, par exemple (3e siècle), le premier des Pères à identifier Pierre avec la pierre, souligne avec véhémence que le privilège que le Seigneur accorde à l’apôtre fut exclusivement personnel et se réalisa dans le rôle qu’il joua dans la formation de l’Église.
Soulignons encore que, si Pierre, dans les premiers jours de l’Église, a été le porte-parole des disciples, s’il a été appelé à présider à diverses questions intéressant l’Église, il n’a jamais été placé au-dessus des autres apôtres comme ayant autorité sur eux.
Les douze, et non Pierre seulement, ont toujours été désignés comme occupant la plus haute charge dans l’Église.
« Et Dieu a établi dans l’Église premièrement des apôtres et des prophètes… »
« Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes… »
L’apostolat est une charge unique et intransmissible. Les anciens et les diacres que les apôtres établirent dans les diverses assemblées locales ne pouvaient être successeurs des apôtres que dans le sens chronologique et non en tant que constituant la fonction apostolique.
Les apôtres demeurent présents dans les fondements de l’Église, non par leurs successeurs, mais par leur parole, par cette foi qu’ils nous ont transmise « une fois pour toutes » (Jude 3). C’est dans ce sens que Jésus a prié « pour ceux qui croiront en moi par leur parole… » (Jean 17.20).
De cette étude trop courte, nous tirerons une brève conclusion. Chaque fois que la Bible parle du fondement de l’Église, il est toujours question soit du Christ, soit des douze apôtres. Il n’est jamais question du seul apôtre Pierre.
En effet, s’il est vrai que « personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ » (1 Corinthiens 3.11), les apôtres n’en sont pas moins considérés, eux aussi, comme constituant le fondement de l’Église, dans ce sens qu’ils ont été les instruments que Dieu a choisis pour l’établir. Ils en ont été les premières pierres vivantes.
Et comme Pierre a joué un rôle primordial, privilégié, dans l’établissement de l’Église, il a été une pierre marquante de ce fondement. Mais, nous l’avons vu, il ne s’agit pas de remplacer les clés par le sceptre.